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Le samedi 12 avril 2008

La Coupe inch'Allah

Rima Elkouri

La Presse

«Quel match! Ils les ont massacrés! Les frères

Kostitsyn ont été merveilleux. Et Brisebois a été très, très bon à la défense.»

C'était ma grand-mère au bout du fil, qui me livrait son commentaire d'après-match dans un mélange d'arabe et de français. Enthousiaste comme elle ne l'a pas été depuis longtemps.

Ma grand-mère est la seule personne avec qui je parle arabe. La seule aussi avec qui je cause de hockey. Ça donne de drôles de conversations, mes connaissances en hockey étant encore, comment dire, en voie de développement. Je viens tout juste de découvrir que les droitiers sont gauchers au hockey, c'est vous dire. Et comme mon arabe est aussi bon que l'anglais de Pauline Marois, ça rend la conversation un peu surréaliste.

Comment on dit «rondelle» en arabe? Aucune idée. J'appelle ma mère. Elle trouve la question absurde. «Pourquoi voudrais-tu qu'on dise rondelle dans des pays où le hockey n'existe pas?

La rondelle existe même là où le hockey n'existe pas, non? Rondelle, comme dans rondelle d'oignon, par exemple. Comment on dit rondelle d'oignon en arabe?

- On ne dit pas ça.

- Alors je dis quoi?

- Dis «puck», a-t-elle fini par lancer avant de me raccrocher au nez.

D'habitude, c'est-à-dire très souvent, quand je ne connais pas un mot en arabe, j'ajoute «al» devant le mot et je roule mon «r». Je peux ainsi discuter sans gêne d'«al rrrondelle» avec ma grand-mère. Ou «d'al puck», peu importe. L'important, c'est de bien viser. Et de toujours rouler le «r» même quand il n'y en a pas. Parler arabe en français, c'est possible. Tout est dans l'attitude.

T'as écouté le premier match jusqu'à la fin, Teta? «Maaloum! Bien sûr!»

Elle dit bien sûr, comme si ça allait de soi. En réalité, si ma grand-mère de presque 87 ans ne se couche pas à 20h15, après avoir répondu avec satisfaction aux questions de Jeopardy et trouvé avec un peu de chance le mot mystère de Wheel of Fortune, c'est qu'il se passe vraiment quelque chose de louche.

Longtemps ma grand-mère s'est passionnée pour le hockey. Elle qui n'avait jamais entendu parler «d'al puck» dans sa Syrie natale est vite devenue accro. Arrivée à Montréal en 1967, elle se souvient que c'est le livreur de mazout, lui-même immigrant, qui lui a dit le premier: «Connaissez-vous le hockey?» Non, elle ne connaissait pas. Pas encore.

Très vite, les mercredis et les samedis soirs sont devenus des rendez-vous sacrés pour elle. Comme ce n'était pas dans ses habitudes de juste s'asseoir devant la télé, elle cuisinait ou repassait en regardant le hockey. Des fois, elle coupait aussi les cheveux de ses enfants et, plus tard, de ses petits-enfants en regardant le hockey. D'où ces souvenirs de toupets un peu croches et d'oreilles écorchées. Disons qu'il valait mieux qu'il n'y ait pas de but compté au moment où le ciseau s'approchait de l'oreille.

Ainsi ma grand-mère s'est mise à dire «on» en parlant du Canadien. Cournoyer, Savard, Lafleur et «al puck» sont devenus des noms familiers. Elle est devenue une gérante d'estrade, une vraie, qui savait exactement ce qu'il fallait faire pour mener son équipe vers la victoire. Pendant ce temps, mon grand-père préférait lire son journal. Le veuf du hockey, c'était lui.

Il faut entendre ma grand-mère raconter la fois où, éblouie par un but de Jean Béliveau, elle a fait swinguer sa chaise berçante si fort qu'elle a fait un salto arrière et est tombée non pas en bas de sa chaise, mais par dessus. Ce jour-là, tout le monde s'est dit que Laurice et le hockey, c'était sérieux.

Ces dernières années, ma grand-mère a délaissé le hockey. En fait, c'est plutôt lui qui l'a délaissée, dit-elle. Quinze ans sans gagner, c'est long. Et puis, ce n'est plus comme avant. Entre 1967, année où «al puck» est entrée dans sa vie, et 1979, le Canadien a remporté huit fois la Coupe Stanley. Après, on a dû se contenter d'une seule victoire par décennie, en 1986, puis en 1993.

Quinze ans sans gagner, oui, c'est long. Mais pour la première fois depuis longtemps, ma Teta est confiante. Elle est prête à veiller plus tard pour encourager son équipe. Le premier match des séries a ravivé sa fierté. Elle attend le deuxième, ce soir, avec impatience.

Sent-elle venir «al» Coupe? «Ah! non, ma fille, on n'est pas rendus là! Mais s'ils continuent à travailler fort comme ça, inch'Allah!» Si Dieu le veut.

  • Habitués
Posté(e)

Cette image de la grand-mère syrienne qui s'enthousiasme pour le hockey, c'est tellement adorable...

  • Habitués
Posté(e)

Hein Wow! C'est vraiment cute comme histoire!

  • Habitués
Posté(e)

Je trouve cette histoire vraiment touchante.

Merci de l'avoir partagé avec nous Curieuse :)

  • Habitués
Posté(e)

rima el kouri fait toujours de bonnes chroniques...j'aime bien la lire.

  • Habitués
Posté(e) (modifié)

C'est adorable :wub:

Modifié par Lachtite
Posté(e)

Encore une délicieuse chronique de Rima El Kouri. Plein d'enseignements et de symboles.

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