Invité Posté(e) 18 novembre 2010 Posté(e) 18 novembre 2010 Les limites de l'utopie multiculturelle Le projet d'instauration d'une société multiculturelle où les cultures, les religions, entreraient en dialogue, s'enrichissant mutuellement de leur diversité, a paru de nature à remplacer avec bonheur l'ancienne recherche d'assimilation de ceux qui venaient d'ailleurs. Les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et quelques autres ont été en pointe dans ce domaine. Et voilà que le vent tourne. Comment comprendre la montée d'un populisme xénophobe dans une bonne partie de l'Europe ? Réaction de populations déstabilisées par la crise économique mondiale et en quête d'un bouc émissaire ? Ou effet des limites d'une utopie ? Les exemples vivants de sociétés multiculturelles dotées d'une certaine pérennité ne manquent pas : l'ancien empire turc, la grande époque d'El Andalus ; de nos jours, le Liban, l'Inde, les Etats-Unis. Qu'ont-elles de commun ? Une forte ségrégation entre les diverses communautés qui les composent et de grandes inégalités. De leur côté, les sociétés que l'on célèbre pour leur aspect égalitaire, tels les sociétés d'Europe du Nord ou le Japon, sont traditionnellement marquées par une grande homogénéité culturelle. Et, là où, comme en Europe du Nord, cette homogénéité disparaît, le populisme xénophobe est en pleine expansion. Deux raisons au moins rendent plus que difficile d'incarner le rêve d'une société multiculturelle qui serait peu ségrégée et égalitaire. Il n'existe pas d'institutions, de lois (le système politique, le fonctionnement de la justice, le droit du travail, etc.), qui soient neutres à l'égard de la diversité des cultures. Dans les sociétés pleinement multiculturelles, le cadre légal et institutionnel (en particulier la législation de la famille) est fonction de l'appartenance communautaire de chacun. Fidèles à cette logique, certains proposent que, dans les pays européens, la charia régisse l'existence des populations d'origine musulmane. On est vite conduit, dans cette voie, à la coexistence de communautés dont chacune fournit un cadre à l'existence de ses membres et exerce un strict contrôle sur cette existence. L'enfermement communautaire qui en résulte paraît bien peu compatible avec l'idéal d'une société de citoyens vivant dans un espace public commun et dont chacun est libre de ses choix culturels dans une vie privée qu'il mène à l'abri de toute pression. De plus, dans une société à la fois multiculturelle et peu ségrégée, où aucun territoire spécifique n'est assigné à chaque communauté, une rencontre des cultures s'opère au quotidien au sein d'une large sphère sociale : dans l'habitat, à l'école, dans le monde du travail. La manière dont chacun mène son existence, le monde d'images, de sons, d'odeurs qu'il contribue ainsi à produire, affecte l'environnement matériel et symbolique où baignent ses concitoyens. Comme l'a montré Pierre Bourdieu dans « La Misère du monde », la coexistence dans un même espace de populations dont les manières de vivre se heurtent (par exemple parce qu'elles ont des conceptions très différentes de la frontière entre l'univers des sons qui font partie d'une existence normale et celui des bruits qui insupportent) est source de vives tensions. Quelles que soient les politiques de mixité sociale et ethnique dans l'habitat, la liberté que conserve chacun de choisir son lieu de résidence dans la mesure de ces moyens conduit de fait toute société multiculturelle à une forte ségrégation. En France, même si on est encore loin de la logique de ghetto américaine, on a déjà des zones où plus des trois quarts des jeunes sont issus de l'immigration. Pendant ce temps, dans un monde du travail où le « savoir être » est l'objet d'exigences croissantes, où il s'agit de plus en plus de s'engager dans des collectifs au sein desquels il importe de s'entendre à demi-mot, où des formes contraignantes de hiérarchie s'imposent, le fait que certains ne soient pas prêts à se conformer aux attentes de la culture malgré tout dominante rend leur intégration problématique. En fin de compte, l'utopie d'une société multiculturelle dissuade de tenir un discours de vérité aux nouveaux venus et à ceux qui en sont issus, de leur dire, en toute franchise, à quelles conditions ils pourront être reconnus comme membres à part entière de leur nouvelle patrie, de les aider à découvrir ses codes. L'ouverture à l'Autre doit inciter à accompagner avec humanité ceux qui doivent emprunter le chemin difficile de l'adaptation à un autre monde, non à leur mentir. Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au CNRS Cherrybee, Guinness, Fabius et 2 autres ont réagi à ceci 5 Citer
Fabius Posté(e) 18 novembre 2010 Posté(e) 18 novembre 2010 Les exemples vivants de sociétés multiculturelles dotées d'une certaine pérennité ne manquent pas : l'ancien empire turc, la grande époque d'El Andalus. L'empire Ottoman a été marqué par des révoltes arabes, par le génocide des Arméniens, les chrétiens devaient payer un impôt pour exercer leur religion. Ces mêmes révoltes arabes organisées par les Britanniques durant le 1ère Guerre Mondiale ont mis un terme à cet empire. Signe que les populations souhaitaient vivre dans un espace homogène. 1848 c'est le printemps des peuples, les peuples de l'Europe de l'Est qui se sont soulevés contre la domination russe, austro-hongroise, ottomane ou prusse. La fin de la guerre marque la naissance de nouvelles nationalités. La chute du mur de Berlin et du régime de Tito en Yougoslavie débouche également sur une guerre des nationalismes. La construction des États-Unis durant tout le 19e et la 1ère moitié du 20e est marqué par une immigration blanche et chrétienne. La ségrégation a perduré jusqu'à Martin Luther King. En Inde, une ségrégation sociale existe et perdure. Les émeutes religieuses à l'encontre de musulmans ou de chrétiens se produisent souvent. Le Liban a sombré depuis les années 80 dans un communautarisme avec l'invasion israélienne. Comme l'a montré Pierre Bourdieu dans « La Misère du monde », la coexistence dans un même espace de populations dont les manières de vivre se heurtent (par exemple parce qu'elles ont des conceptions très différentes de la frontière entre l'univers des sons qui font partie d'une existence normale et celui des bruits qui insupportent) est source de vives tensions. On a beau critiqué le modèle français, il est, je pense, le moins mauvais des modèles qui existent. La république est une et indivisible et tous doivent se soumettre à la loi républicaine. Le plus gros reproche que certains lui font est qu'elle assimile les populations au lieu de les intégrer. Moi j'ai été personnellement choqué par les accommodements raisonnables. Lorsque l'on fait le choix d'immigrer, on accepte les traditions du pays qui nous accueillent. Nous n'avons pas à imposer nos vues une fois installer... En fin de compte, l'utopie d'une société multiculturelle dissuade de tenir un discours de vérité aux nouveaux venus et à ceux qui en sont issus, de leur dire, en toute franchise, à quelles conditions ils pourront être reconnus comme membres à part entière de leur nouvelle patrie, de les aider à découvrir ses codes. L'ouverture à l'Autre doit inciter à accompagner avec humanité ceux qui doivent emprunter le chemin difficile de l'adaptation à un autre monde, non à leur mentir. Que dire de plus ! Conclusion parfaite. Tous cela reste un vaste débat qui je crois n'est pas près de finir Citer
Habitués tohonu Posté(e) 18 novembre 2010 Habitués Posté(e) 18 novembre 2010 La république est une et indivisible et tous doivent se soumettre à la loi républicaine. ... . Moi j'ai été personnellement choqué par les accommodements raisonnables. Juste une petite parenthese: les Lois de la Republique a Mayotte laissent une petite place au droit coutumier et a la charia. Qu'est ce que ce melange va devenir maintenant que Mayotte est sur la voie de devenir departement et donc etre dans le cote unitaire de la France ? Parenthese fermee Citer
Fabius Posté(e) 18 novembre 2010 Posté(e) 18 novembre 2010 La république est une et indivisible et tous doivent se soumettre à la loi républicaine. ... . Moi j'ai été personnellement choqué par les accommodements raisonnables. Juste une petite parenthese: les Lois de la Republique a Mayotte laissent une petite place au droit coutumier et a la charia. Qu'est ce que ce melange va devenir maintenant que Mayotte est sur la voie de devenir departement et donc etre dans le cote unitaire de la France ? Parenthese fermee Avec le rattachement de Mayotte à la république française, le droit coutumier et la charia va disparaître. C'était indiqué dans tous les discours lors du référendum. En devenant département français, c'est l'ensemble des droits et devoirs qui va s'appliquer. Parenthèse fermée Citer
Habitués tohonu Posté(e) 18 novembre 2010 Habitués Posté(e) 18 novembre 2010 (modifié) En fin de compte, l'utopie d'une société multiculturelle dissuade de tenir un discours de vérité aux nouveaux venus et à ceux qui en sont issus, de leur dire, en toute franchise, à quelles conditions ils pourront être reconnus comme membres à part entière de leur nouvelle patrie, de les aider à découvrir ses codes. L'ouverture à l'Autre doit inciter à accompagner avec humanité ceux qui doivent emprunter le chemin difficile de l'adaptation à un autre monde, non à leur mentir. Que dire de plus ! Conclusion parfaite. Il faut peut etre indiquer dans les fascicules que la societe multiculturelle doit vivre, echanger, partager ... dans des limites qui preservent les valeurs et traditions de la societe d'accueil. En resume je donne un cadre legal dans lequel tout le monde peut trouver son compte, vivre sa culture, mais que ce cadre ne se defrome pas, ne se modifie pas afin de coller a une culture en particulier. "... inciter a accompagner avec humanite ..." me laisse perplexe. Si tu restes dans un pays ou le cadre change brutalement (dictature/republique, machin-truc-cratie/democratie) effectivement on doit accompagner le changement d'environnement car tout le mode de vie change. Ce qui etait n'est plus et on doit reapprendre a vivre avec. Mais dans le cas d'immigrant, le choix de venir dans un pays, un environnement different est volontaire et surtout cet environnement est connu pour etre totalement -- il neige plein pot, c'est joli -- eloigne de l'environnement d'origine. Plus personne ne part a l'inconnu, plus personne ne peut jouer les ethnologues comme a pu le faire Levi-Strauss et partir dans un monde ou tout est a decouvrir. Pour nous societes occidentales avec un cadre Consitutionnel defini, un cadre juridique et legislatif, un mode de vie uniforme ... on n'a eventuellement que la barriere de la langue a franchir. On le sait. Accompagner avec humanite certainement mais accompagner une personne qui -- volontairement ou non -- met des freins a avancer, je doute qu'on aille loin. La lecture de billet de O'Hana ou Goffman est dans l'idee de l'identite dans l'interaction a opposer a Bourdieu avec son identite et l'Habitus peut resumer la confrontation des mondes. Modifié 18 novembre 2010 par tohonu Citer
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